Élevage et santé des sols : ce que 30 ans sans labour ont appris à trois éleveurs du Sud-Ouest

Élevages et innovations

En bref : dans le Gers et le Tarn, trois éleveurs ont arrêté le labour au milieu des années 1990 après des épisodes d’érosion. Trente ans plus tard, deux d’entre eux mesurent un taux de matière organique (MO) de 3 à 4 %, contre 1,5 à 1,8 % au départ : leurs sols sont plus fertiles et plus stables. Leur méthode : placer l’élevage, les prairies et les couverts végétaux au cœur de l’exploitation. Leurs facteurs de réussite : l’accès à l’eau, une race de vache adaptée et le travail en collectif (CETA, CUMA). Ils en débattront le 17 novembre 2026 au forum Agrinovembre, à Nérac.

François Coutant, Clément Nédellec et Denis Albenge se connaissent bien et ont suivi des parcours similaires bien que sur des sols très différents : coteaux argileux du Gers, limons sableux de la vallée du Tarn. Avant la table ronde « Élevage et durabilité des sols » du forum Agrinovembre 2026, Agrinove Technopole a recueilli leurs témoignages.

Pourquoi la gestion durable des sols est-elle devenue un enjeu de rentabilité ?

Quand François Coutant reprend la ferme familiale en 1986, dans les coteaux gersois, elle est en grande difficulté. Après quelques bonnes années en maïs et tournesol, les sols se dégradent vite : la pluie emporte la terre, l’argile (38 % du sol) devient très dure à travailler, et le taux de matière organique chute à 1,7-1,8 %. « On cassait les têtes de charrue », résume-t-il. En 1993, il arrête le labour.

Chez les parents de Clément Nédellec, à Saint-Maur (Gers), le déclic est un orage dévastateur il y a une trentaine d’années. L’objectif devient simple : « garder » la terre. 

Dans le Tarn, Denis Albenge, installé en conventionnel en 1989, constate que le labour abîme de plus en plus ses sols fragiles, qui forment une croûte en surface après la pluie. Un orage confirme ses doutes : il arrête de labourer en 1995.

Dans les trois cas, la dégradation des sols menaçait la viabilité de l’exploitation. La bonne gestion des sols est d’abord née d’un constat économique.

Quelles pratiques d’élevage pour préserver la fertilité des sols ?

Les trois exploitations partagent un socle commun : arrêt du labour, couverture permanente des sols, place centrale de l’herbe. Chacune l’a adapté à sa production.

Bovins viande à l’herbe dans les coteaux du Gers

François Coutant ne fait pas cette transition seul. Il avance avec trois ou quatre agriculteurs voisins, qui partagent déjà leur matériel au sein d’une CUMA (coopérative d’utilisation de matériel agricole). Ils sont accompagnés par un CETA (centre d’études techniques agricoles), un groupe d’agriculteurs qui testent ensemble de nouvelles pratiques, et par les ingénieurs de la coopérative Agro d’Oc.

Le principe est de semer directement, sans labour, dans un couvert végétal, des plantes cultivées entre deux récoltes pour protéger et nourrir le sol. Les débuts sont difficiles. Avec des couverts d’avoine, la terre argileuse reste froide et humide au printemps, et les semis sont compliqués.

Tout change au début des années 2000 avec la féverole, une plante de la famille des légumineuses, comme le pois. Elle enrichit le sol en azote, pousse bien en terre argileuse, et ses résidus noircis réchauffent le sol au printemps.

Puis vient une découverte inattendue : là où la féverole avait échappé au désherbant, le maïs semé poussait mieux. François Coutant choisit alors de semer sans détruire le couvert, qui continue de pousser à côté de la culture. Pour aider les jeunes plants à démarrer, il travaille seulement une fine bande de terre sur la ligne de semis, qui se réchauffe plus vite. L’exploitation passe en agriculture biologique en 2015.

Aujourd’hui, son gendre a repris la ferme et l’a convertie à l’élevage bovin 100 % à l’herbe (race Hereford). Il pratique le pâturage tournant dynamique : le troupeau d’environ 25 vaches et leurs veaux change de parcelle chaque jour, ce qui laisse à l’herbe le temps de repousser. Objectif : nourrir le troupeau tout l’hiver avec l’herbe gardée sur pied, sans faire de foin.

Troupeau de bovins de François Coutant dans les coteaux du Gers

Lait de Jersiaises en pâturage tournant dans le Gers

Clément Nédellec exploite en famille, au sein d’un GAEC, près de 220 hectares en bio, avec 160 vaches Jersiaises. Sur ces terres, le labour a été abandonné par ses parents il y a une trentaine d’années, au profit du semis direct dans des couverts végétaux.

Avant de se mettre à son compte, il a travaillé dans un élevage laitier en Nouvelle-Zélande. Il en a rapporté une idée simple : produire du lait d’abord à partir de l’herbe. Ses vaches pâturent en rotation, et il les déplace selon la météo et la quantité d’herbe disponible. L’ensilage et le foin ne servent qu’en complément, quand l’herbe manque.

Le rythme de travail suit celui de l’herbe : les vaches ne sont traites qu’une fois par jour, le matin, et seulement neuf mois sur douze. Selon lui, ce système lui permet de vivre de son métier sans semaines de travail trop lourdes. 

Troupeau de Jersaises, de Clément Nedellec

Prim’Holstein autonomes dans la vallée du Tarn

Denis Albenge élève 70 Prim’Holstein sur 152 hectares en bio, avec son épouse et sa fille. L’essentiel du lait part chez Biolait, et sa fille en vend une petite partie en direct, sous forme de lait cru.

Ses terres limoneuses et sableuses sont fragiles. Il a changé de méthode par étapes : arrêt du labour en 1995, semis direct dans des couverts en 2000, puis agriculture de conservation des sols en 2015. Le principe : laisser les résidus de culture en surface et remuer la terre le moins possible.

L’élevage s’est révélé un atout pour y parvenir. En bio, sans désherbant chimique, on travaille souvent davantage la terre pour maîtriser les mauvaises herbes. Chez lui, l’alternance entre cultures et prairies permet de réduire ce travail au minimum. Il résume ainsi son système : les couverts nourrissent le troupeau, et le troupeau nourrit le sol.

Il a aussi revu l’alimentation de ses vaches. Il n’achète plus de tourteaux et les a remplacés par du soja produit sur la ferme et un mélange féverole-avoine. Il couvre ainsi 90 à 95 % de leurs besoins alimentaires, et n’achète plus que quelques minéraux et vitamines.

 

Quels résultats sur la santé des sols, la biodiversité et les charges ?

François Coutant (Gers) Clément Nédellec (Gers) Denis Albenge (Tarn)
Production Bovins viande (aujourd’hui) Lait, 160 Jersiaises Lait, 70 Prim’Holstein
Surface Coteaux argileux 210 ha en bio 152 ha en bio
Arrêt du labour 1993 Il y a environ 30 ans 1995
Matière organique De 1,7-1,8 % à 4 % (sur 30 cm, analyses 2020) 3 à 4 %, contre 1 à 1,5 % dans le secteur Non communiqué
Autre résultat clé Plus de ravinement depuis l’arrêt du labour 2 t de carbone stockées/ha/an (estimation de l’éleveur) Autonomie alimentaire de 90-95 %

 

Chez François Coutant, le premier effet visible a été la fin de l’érosion : depuis l’arrêt du labour, la pluie n’emporte plus la terre. La fertilité des sols s’est aussi reconstruite. Pour produire du maïs, il est passé de 220 à 90 unités d’azote par hectare, soit moins de la moitié des apports d’engrais. Ses charges de structure (matériel, carburant, main-d’œuvre) étaient inférieures de 300 € par hectare à la moyenne du Gers, grâce au non-labour et au matériel partagé en CUMA. Pour lui, c’est cette baisse des charges qui a fait vivre sa famille.

L’amélioration de la structure des sols se constate aussi sur le terrain à l’œil nu. De part et d’autre du lac de l’exploitation, une parcelle jamais labourée depuis 30 ans côtoie une parcelle labourée jusqu’à récemment. Sur la première, les piquets de clôture, déplacés chaque jour, s’enfoncent même par temps très sec. Sur la seconde, c’est impossible.

Ces résultats restent déclaratifs, et aucun n’a communiqué de données sur la biodiversité des sols. Mais la hausse de la matière organique et la couverture permanente des sols favorisent l’activité biologique des sols et la constitution de stocks de carbone, qui participent à la régulation du climat en limitant les gaz à effet de serre. Une illustration de la multifonctionnalité des sols et des services qu’ils rendent : produire, stocker l’eau et le carbone, abriter la biodiversité. François Coutant reste toutefois prudent : le modèle herbager de son gendre n’a que quatre ans, trop peu pour juger ses résultats économiques.

Quelles conditions pour reproduire ce système d’élevage sur d’autres sols ?

Leur modèle est reproductible, disent-ils, mais pas à n’importe quelle condition.

  • L’eau. Clément Nédellec irrigue à partir d’un petit lac de retenue et adhère à une association d’irrigants. Sans cela, dit-il, il aurait dû changer de production, de race ou de région. Il note que le pâturage consomme moins d’eau que le maïs ou le soja : à volume égal, il arrose deux fois plus de surface. Denis Albenge peut irriguer environ 50 de ses 152 hectares, et la canicule de l’été 2026 l’a obligé à nourrir ses vaches sur ses stocks dès début juillet. La résilience du modèle face au changement climatique dépend directement de cette ressource.
  • La race. La Hereford prend facilement du poids à l’herbe, la Jersiaise supporte mieux la chaleur. Pour un élevage à l’herbe, le choix de la race compte autant que la gestion des prairies.
  • La main-d’œuvre. Chez Clément Nédellec, la traite n’a lieu qu’une fois par jour et prend environ deux heures à deux personnes. Mais faute de pouvoir remplacer un salarié parti, il a réduit son troupeau de 220 à 160 vaches. Cette question rejoint celle du bien-être de l’éleveur, abordée par Pauline Garcia.
  • Le matériel partagé. À part un tracteur et un chariot télescopique, tout le matériel de Clément Nédellec appartient à la CUMA. Un tracteur de 150 chevaux est partagé entre trois fermes.

Pourquoi l’agriculture se convertit-elle si lentement à ce changement ?

Denis Albenge ne comprend pas que des exemples qui fonctionnent fassent si peu d’émules. Il identifie deux freins : les investissements lourds déjà engagés, qui limitent la capacité à changer de système, et la course à la performance maximale, qui pèse sur les décisions.

François Coutant pointe un autre facteur : l’isolement. Selon lui, beaucoup d’éleveurs avancent aujourd’hui sans accompagnement technique, alors que les groupes d’échanges ont été décisifs dans son parcours. Au sein de son CETA, les réunions avaient lieu tous les quinze jours, avec des visites d’exploitations entre pairs. « Je ne sais pas si je serais agriculteur sans le CETA », confie-t-il. La CUMA joue le même rôle : au-delà du matériel partagé, elle crée des échanges, une solidarité, entre agriculteurs.

La préservation des sols repose donc autant sur des pratiques agronomiques que sur un réseau d’acteurs capable de les diffuser et de les expérimenter.

Quel matériel pour cultiver sans labour ?

Arrêter le labour ne veut pas dire se passer de machines, mais changer d’outils. Il faut des semoirs capables de s’adapter à une terre non travaillée et des outils pour gérer les couverts végétaux. François Coutant a ainsi commencé avec un semoir à dents adapté au semis direct, avant d’adopter un outil qui ne travaille qu’une fine bande de terre sur la ligne de semis.

Ces machines spécialisées coûtent cher et ne servent que quelques jours par an. Les trois éleveurs les achètent donc en commun, au sein de leur CUMA : semoirs et bineuse chez Denis Albenge, la quasi-totalité du matériel chez Clément Nédellec. Ce dernier estime d’ailleurs que beaucoup d’exploitations sont suréquipées, et cherche encore à réduire la place des machines dans sa ferme.

Certains outils sont nés directement sur le terrain. Le Roll’N’Sem, un rouleau qui couche et détruit les couverts sans travailler la terre, a été conçu par Denis Vicentini, agriculteur et ingénieur en mécanique à Nérac. Grand témoin de la table ronde, il y présentera sa gamme d’outils. Ce dialogue entre agriculteurs et constructeurs est aussi celui que fait vivre le cluster machinisme accompagné par la Technopole Agrinove.

La gamme d’outils Roll’N’Sem est souvent présentée dans les salons, comme ici au SIVAL 2026

La gamme d’outils Roll’N’Sem est souvent présentée dans les salons, comme ici au SIVAL 2026

Débattre de l’élevage et des sols au forum Agrinovembre 2026

La 11e édition du forum Agrinovembre, consacrée au thème « Élevages et Innovations », se tiendra le mardi 17 novembre 2026 à, à l’Espace d’Albret de Nérac. Elle s’ouvrira avec Francis Bucaille et son approche de l’élevage inspirée de l’observation du vivant. Deux tables rondes suivront : l’une sur le bien-être des animaux et des éleveurs, l’autre sur l’élevage et les sols, avec François Coutant, Clément Nédellec et Denis Albenge.

L’occasion d’échanger avec des éleveurs qui ont trente ans de recul sur la vie du sol et la gestion, adaptée à leur territoire, de leur troupeau. 

 

Inscription au forum Agrinovembre 2026

FAQ

Qu’est-ce que la durabilité des sols en élevage ? C’est la capacité d’un sol à rester fertile et productif dans le temps. En élevage, elle repose sur la réduction du travail des sols, la couverture permanente et les prairies, qui augmentent la matière organique et limitent l’érosion.

L’élevage améliore-t-il la qualité des sols ? Il peut y contribuer quand il est associé aux prairies et aux couverts végétaux. Chez deux éleveurs du Gers, le taux de matière organique est passé d’environ 1,5-1,8 % à 3-4 % en trente ans sans labour.

Combien de temps faut-il pour retrouver des sols en bonne santé ? Le ravinement peut cesser vite : François Coutant n’en a plus constaté dès l’arrêt du labour. La remontée de la matière organique est plus lente : il lui a fallu environ 30 ans pour atteindre 4 % sur des coteaux argileux.

Quelles conditions pour la mise en place du pâturage tournant ? L’accès à l’eau, une race adaptée à l’herbe et aux changements climatiques, une main-d’œuvre disponible et un accompagnement technique, souvent via un CETA, ou un groupe d’éleveurs plus informel.

Qu’est-ce qu’un CETA ? Un CETA (centre d’études techniques agricoles) est un groupe d’agriculteurs qui mutualisent essais, conseils et visites d’exploitations.